Raúl Castro tire sa révérence et laisse la place à la nouvelle génération

LA HAVANE, 19 avr. Raúl Castro quittera officiellement la vie politique cubaine vendredi, à l’occasion du congrès du Parti communiste.

Celui qui avait déjà passé les rênes de la présidence à son protégé, Miguel Diaz-Canel, devrait aussi lui céder le titre de premier secrétaire du parti, signant ainsi une nouvelle étape de la transition entre la famille Castro et la nouvelle génération, née après la révolution de 1959.

Plus de 60 ans après l’arrivée de Fidel Castro à La Havane, Cuba s’apprête à vivre sans membre de la famille Castro dans la vie politique.

À 89 ans, Raúl Castro assistera, du vendredi 16 avril au lundi 19 avril, à son dernier congrès du Parti communiste en tant que premier secrétaire. À l’issue de ces quatre jours, il cédera cette fonction à un nouveau membre élu. Son protégé, le président Miguel Diaz-Canel, fait figure de favori.

« Le départ de Raúl Castro de la vie politique était prévu depuis longtemps », rappelle Stéphane Witkowski, président du conseil d’orientation stratégique de l’Institut des hautes études sur l’Amérique latine (IHEAL), spécialiste de Cuba, contacté par France 24. Et de détailler : « Il s’inscrit comme une étape dans un processus de transition générationnelle entre ceux qui ont connu la révolution de 1959 et la nouvelle génération.« 

« D’ailleurs, la date n’a certainement pas été choisie au hasard », relève le spécialiste. Elle correspond en effet, jour pour jour, au soixantième anniversaire de l’échec de la tentative de débarquement sur la baie des Cochons de 1 400 anticastristes entraînés et financés par la CIA. « C’est toute une symbolique. »

Un processus de transition générationnelle

Cette transition avait déjà franchi une étape décisive en 2018 lorsque Raúl Castro avait cédé sa place à la présidence de l’État à Miguel Diaz-Canel : à 60 ans, cet ancien ministre de l’Enseignement supérieur incarnait, justement, cette nouvelle génération qui n’appartient plus à celle de la révolution de 1959.

Dans ce pays géré par un parti unique, cette succession avait été minutieusement préparée et, surtout, Raúl Castro avait gardé un rôle politique : il était resté premier secrétaire du Parti communiste, un rôle jusque-là cumulé à la fonction de président.

Or, selon la Constitution cubaine, le Parti communiste est la « force politique dirigeante supérieure de la société et de l’État ». « C’est réellement l’instance suprême, qui définit les orientations politiques lors de son congrès, organisé tous les cinq ans », explique Stéphane Witkowski. Même en divisant le pouvoir, le parti gardait ainsi la main sur l’évolution de l’île.

Pendant trois ans, la présidence de Miguel Diaz-Canel s’est ainsi inscrite dans la continuité de celle de Raúl Castro. Le nouveau chef de l’État a poursuivi les principales réformes amorcées, mettant notamment fin à la dualité monétaire. Le gouvernement a en effet lancé début janvier une vaste réforme visant à unifier les deux monnaies locales tout en revalorisant fortement salaires, retraites et prix à la consommation.

Le président fait aujourd’hui figure de favori pour prendre la fonction de nouveau premier secrétaire du parti. « Rien n’a été acté. Cela se fait par vote, lors du Congrès », explique Stéphane Witkowski. « Mais selon toute vraisemblance, ce sera lui. »

Quelle place pour Raul Castro ?

Reste à savoir quelle place prendra Raúl Castro dans cette nouvelle étape de la transition. Lors du dernier congrès du parti, en 2016, Raúl Castro, questionné sur ses projets une fois sa vie politique derrière lui, avait déclaré vouloir partir en retraite pour « s’occuper des petits-enfants » et « lire des livres comme le reste de la génération historique ».

Difficile, cependant, d’imaginer un effacement total de la scène politique. « Il a l’air de s’être calé sur le modèle de son frère », analyse le spécialiste. « Fidel Castro avait lui aussi renoncé à ses fonctions politiques les unes après les autres. Il avait ensuite adopté un statut neutre, de conseiller. Il se présentait d’ailleurs comme un ‘sage’. »

« Donc peut-être que Raúl Castro prendra lui aussi un rôle de conseil, mais ses intentions jusque-là n’ont pas été explicitées. »

L’ex-diplomate Carlos Alzugaray juge quant à lui impossible un effacement total de Raúl Castro de la vie politique. « Il sera toujours là », affirme-t-il à l’AFP. « On pourrait passer à un modèle similaire à ce qui s’est passé en Chine quand Deng Xiaoping n’avait plus aucun poste mais était vivant : il fallait le consulter sur tout, il avait le dernier mot », a-t-il estimé.

La pire crise économique depuis 30 ans

Cette nouvelle génération officiellement aux commandes du pays va devoir s’atteler à de nombreux défis alors que Cuba connaît sa pire crise économique depuis près de 30 ans.

Dans une économie fragilisée par la pandémie de Covid-19 qui a mis le tourisme à l’arrêt, et par les sanctions américaines mises en place sous la présidence Trump, le PIB du pays a chuté de 11 % en 2020. Depuis plusieurs mois, des images se succèdent montrant des Cubains devant attendre de longues heures face à des supermarchés touchés par la pénurie.

Il faudra aussi composer avec une opposition grandissante portée par l’arrivée de l’Internet mobile, la 3G, fin 2018. Dans ce pays qui était jusqu’alors parmi les moins connectés du monde, Internet a libéré la parole, permettant à la population d’exprimer ses revendications mais aussi de manifester dans la rue – du jamais-vu.

Parmi ses objectifs, le congrès a d’ailleurs prévu de plancher, à partir de vendredi, sur une manière plus « efficace de lutter face à la subversion politico-idéologique » des réseaux sociaux.

« Les défis seront nombreux. Sur le plan économique, il faudra gérer cette réforme de la fin de la dualité monétaire, réduire la dépendance agricole ou encore attirer toujours plus les investissements étrangers », détaille Stéphane Witkowski.

« Et il faudra bien sûr continuer à gérer l’épidémie de Covid-19, même si, sur le plan sanitaire, le bilan a été plutôt positif. » Cuba se félicite régulièrement de sa gestion de la crise sanitaire, le pays n’ayant enregistré que 88 445 cas, dont 476 décès, pour 11,2 millions d’habitants.

« Ce qu’il faudra aussi déterminer, c’est ce qu’il va en être de la suite du processus révolutionnaire. Que va-t-il advenir du processus d’institutionnalisation de la révolution de 1959 ? », questionne Stéphane Witkowski.

« Raúl Castro est une figure qui a marqué toute une population. Désormais, la politique cubaine entre dans une nouvelle phase », conclut-il. « Ce sera à cette nouvelle génération de prendre le relais et de prouver sa légitimité. »

(www.france24.com)