L’homme-éléphant de La Havane

LA HAVANE, 29 Juin Reinier a étudié le droit à l’Université de La Havane. Mais sur le tard, il a découvert son penchant pour les arts.

Petit à petit, il a commencé à dessiner, mais il avait besoin de plus qu’une feuille de papier pour s’exprimer. Il voyait de plus en plus grand et les murs se sont offerts à lui, comme autant de toiles à peindre.

On est à Cuba et, ici comme ailleurs, il n’est pas permis de détériorer le bien public. Reinier n’a rien d’un ­délinquant ni d’un graffiteur en mal de renommée. Il se définit plutôt comme un muraliste, il veut ­embellir sa ville, La Havane, où il est né, en ajoutant sa touche ­personnelle aux murs des vieux édifices ­décrépits.

Aussi prend-il toujours la ­précaution de demander l’autorisation du ­propriétaire avant de donner libre cours à son imagination.

Sur la rue 10 de Octubre, dans le quartier du même nom, où abondent les vieux édifices qui auraient besoin d’un peu d’amour, au coin de la rue Lacrès, Reiner a fait apparaître, en quatre jours seulement, un immense éléphant de six mètres de haut. ­Personne ne peut s’excuser de ne pas l’avoir vu ­tellement il est frappant.

Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui viennent s’y faire ­photographier, y compris de jeunes mariés.

Pourtant, Reinier ne l’a pas eu ­facile. Même s’il avait l’accord du ­propriétaire de l’immeuble, les ­autorités locales lui ont ordonné d’enlever sa murale, car il n’avait pas sollicité les ­autorisations nécessaires. Reinier s’est alors ­adressé aux autorités supérieures, et en bon avocat, il a plaidé sa cause avec ­succès.

Surtout, il n’avait abîmé aucun matériel, au contraire, il avait embelli ­l’espace public, ce que tout le monde reconnaissait. Car, le jeune artiste s’est fixé quelques règles, dont celles de ne jamais parler mal du ­gouvernement et de ne pas afficher de scènes sexistes et de mauvais goût.

Tremplin artistique

Les bombes de peinture en aérosol ne sont pas faciles à trouver à Cuba, car elles ne peuvent être ­transportées dans les bagages d’un visiteur arrivant par avion. Il faut donc faire preuve d’imagination et de débrouillardise, ce dont les Cubains sont tout à fait capables. Reinier utilise surtout des éponges, de la peinture à l’huile et, bien sûr, des pinceaux.

Cet éléphant aux yeux bleus de la rue 10 de Octubre ne fut pas une ­commande, l’artiste a payé pour tous les matériaux utilisés, mais quelle belle façon de se faire connaître. ­

Aujourd’hui, les commandes affluent de partout. Des restaurants privés font désormais appel à ses services, dont Cuba passion, de mon ami Emrah, près de l’hôtel Habana Libre. Reinier ne vit pas richement, mais il est fier de ­pouvoir dire qu’il vit de son art.
(journaldemontreal PHOTO JACQUES LANCTÔT)