Coronavirus oblige, l'odyssée des Cubains pour chercher à manger

LA HAVANE, 25 Avril  Sur un groupe Whatsapp d’entraide, Yadira prévient de l’arrivée de poulet dans un magasin de La Havane : à Cuba, la crise du coronavirus aggrave les pénuries et la recherche de denrées devient une odyssée.

«On sort tôt le matin et, comme des petites fourmis, on rentre à la maison avant 18 h», pour respecter les consignes d’isolement social, confie Angela Martinez, retraitée de 55 ans, qui fait ses courses avec un masque sur le visage, obligatoire dans la rue.

Photo:Jamil Lage /AFP

L’île, qui comptait jeudi 1 235 cas, dont 43 décès, a fermé frontières et écoles, suspendu tout transport public et appelé au télétravail.

La situation sanitaire semble pour l’instant sous contrôle : «On ne voit pas une explosion de cas comme dans d’autres pays», note le représentant local de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), José Moya.

«Cela tient à la capacité du pays à s’organiser via ses professionnels de santé», plus nombreux qu’ailleurs, avec selon l’OMS 82 médecins pour 10 000 habitants, contre 32 en France et 26 aux États unis.

Mais la pandémie vient noircir le panorama économique déjà bien sombre sur l’île, habituée aux pénuries et désormais privée de l’afflux de touristes, une des principales sources de devises (3,3 milliards $US en 2018).

Alors que la quantité de personnes restant chez eux dope la consommation d’électricité, des coupures surviennent et le gouvernement appelle à économiser l’énergie.

«Cuba sera le pays qui tentera une remontée économique dans les pires conditions», estime le politologue Jorge Gomez Barata, car «le maintien de l’embargo américain s’ajoute au coronavirus, mais aussi aux limitations et problèmes structurels de l’économie cubaine».

«Où y a-t-il du riz ?»

Principale urgence : l’approvisionnement du pays, qui importe 80 % de ses aliments (pour 2 milliards $US en 2019), surtout auprès de l’Europe, premier partenaire commercial affaibli par l’épidémie.

«On doit chercher des solutions nationales, car on ne sait pas quels aliments vont arrêter de produire nos pays fournisseurs», a reconnu le ministre de l’Économie Alejandro Gil.

Un rapport diplomatique consulté par l’AFP s’inquiète des «restrictions prises par certains pays fournisseurs en matière d’exportation de denrées alimentaires», de quoi «menacer les chaînes d’approvisionnement».

Et «des comportements de stockage accentuent les pénuries déjà nombreuses à Cuba».

Pour savoir où chercher tel ou tel aliment, les Cubains s’échangent des tuyaux sur des groupes Whatsapp : «Où y a-t-il du riz ?», «Du dentifrice ?».

Ce qui n’empêche pas les files d’attente, où policiers et militaires tâchent de faire respecter les distances de sécurité.

«La queue avance très lentement, je suis arrivée à 9 h et repartie à 16 h, j’ai acheté de tout, car je ne refais pas ça deux fois», écrit Matilde.

Pour éviter les attroupements, les supermarchés sont fermés. Le site de vente en ligne mis en place pour compenser est rendu quasiment inaccessible par la lenteur du réseau.

Quant à la libreta (carnet d’approvisionnement), si elle inclut désormais une solution désinfectante à base de chlore, la nourriture qu’elle fournit reste bien insuffisante.

Le poulet, vecteur de transmission

«La grande difficulté pour imposer un véritable confinement, c’est que la population est soumise à des pénuries», reconnaît l’économiste Omar Everleny Pérez.

Panfilo, célèbre humoriste cubain, l’affirmait récemment : le vecteur de transmission du coronavirus à Cuba, c’est le poulet, qui génère de longues files d’attente.

Il n’a pas vraiment tort. Les autorités ont identifié 18 cas liés au même magasin de La Havane et cherchent, grâce à la vidéosurveillance, d’autres clients potentiellement touchés.

La cuarentena del coronavirus se refleja en la mesa

Foto: Jamil Lage /AFP

Les Cubains, qui ont traversé la crise économique des années 90 et souffert de nombreux ouragans, croient en leur capacité à surmonter cette nouvelle épreuve.

«C’est une expérience inédite, nous sommes en train d’apprendre. Ce n’est pas facile», admet Roberto Sanchez, 57 ans, ingénieur agronome tentant de faire ses emplettes.

Mais «on essaie de trouver la solution, avec ce qu’on a», assure Angela Martinez.

Les habitants misent sur la solidarité, valeur bien ancrée sur l’île : beaucoup ont cousu des masques pour les offrir aux voisins, d’autres s’aident pour les courses ou informent des produits disponibles en magasin.

«Hier j’ai pu acheter du poulet grâce à vous !», remercie d’ailleurs un membre du groupe Whatsapp à Yadira, après son message.

(www.journaldequebec.com)