La vie de quartier à Cuba

La vie de quartier à Cuba

Les « portales », ces terrasses qui donnent directement sur la rue, constituent un espace mi-privé mi-public.

LA HAVANE, 23 Août  Par P. del Castillo S’il est un pays du monde où l’expression « vie de quartier » garde tout son sens, c’est sans aucun doute à Cuba.

Au XXIe siècle, on réside certes quelque part, mais c’est davantage sur Facebook que l’on vit, entend-on ça et là. Aussi, ce qui nous est géographiquement proche nous est de plus en plus étranger.

Malgré leur part de vérité et aussi péremptoires qu’elles puissent sembler au premier abord, ces affirmations gagneraient cependant à être nuancées : force est de constater que les mutations ne sont pas homogènes et qu’un autochtone de l’Amazonie, une couturière de Santiago de Cuba ou un trader londonien vivent de manière différente ces transformations.

À Cuba, le quartier ou le village est toujours aussi familier, il reste le cœur de la vie sociale.

Explications

Ce qui saute aux yeux, c’est que les gens habitent, au sens plein du terme, leur quartier. C’est un lieu de vie partagé et cette fameuse convivialité est revendiquée, mythifiée, par les Cubains eux-mêmes pour différentes raisons. Est-ce que tous les Cubains s’attablent chaque soir au coin de la rue pour une partie de dominos avec leurs voisins ?

Image d’Epinal, image aguicheuse parfois, toujours est-il que ce miroir déformant reflète une certaine réalité. On occupe l’espace dans ses moindres recoins, hommes et femmes, toutes générations confondues, on discute, de préférence à l’ombre. La rue n’est pas hostile et c’est soudain le contraire qui semble étrange.

Les voitures faisant souvent défaut, la rue prend l’allure de terrains de jeu. Football, baseball, cache-cache, échecs… et dominos, bien sûr ! Le soir venu, on sort les chaises à même les trottoirs, mais on s’assoit aussi sur les murets, les escaliers, pour prendre l’air et fuir des logements souvent surpeuplés.

L’architecture, les « portales » des maisons, ces terrasses où l’on se balance sur des rocking-chairs et qui donnent directement sur la rue, brouillent les frontières, rendant inopérantes les grilles de lecture venues d’ailleurs… comme si l’espace contribuait à structurer des notions comme la vie privée ou l’intimité. Il faut dire qu’on est souvent contraint à sortir hors de chez soi et à se parler.

Faute de téléphone à la maison, on marche jusqu’à la cabine la plus proche ou on se rend chez un voisin. Un appareil tombe en panne ? Encore une fois, on mobilise les relations de voisinage. On achète, on vend, on s’échange des services dans un pays où une partie difficilement chiffrable de l’économie est souterraine.

Les Cubains occupent l’espace public dans ses moindres recoins, hommes et femmes, toutes générations confondues.

Ceci dit, la vie de quartier n’est pas toute la vie sociale : on prend le bus ou le taxi pour aller à l’université, aller travailler, sortir le soir… Cependant, c’est au niveau de cet échelon clé qu’une bonne partie de la vie des Cubains s’organise. La véritable spécificité de Cuba, c’est que ce mode de vie se retrouve partout d’un bout à l’autre de l’île.

Il faut dire que l’espace est plus homogène qu’ailleurs du point de vue social. D’abord parce que les inégalités en termes de revenus, certes grandissantes, restent nivelées par l’Etat. Ensuite, parce qu’en l’absence de politique de ghettoïsation, de véritable processus de gentrification et de spéculation immobilière, les effets du brassage de populations survenu lors des premières années de la révolution subsistent.

La carte de l’administration territoriale (municipios) ne recoupe pas la segmentation sociale de l’espace, qui, s’il est architecturalement fragmenté — La Havane est une sorte de patchwork —, l’est beaucoup moins du point de vue social. Il en est de même pour les modes de vie. Aussi, c’est souvent à l’échelle des pâtés de maisons, ou même entre deux immeubles, que l’on observe des disparités.

Peut-être nous faut-il oublier les concepts de centre-ville, banlieue, ghettos et apprendre lugar céntrico, cuadra tranquila ou caliente, solar, barrio residencial… d’autre mots pour d’autres réalités. L’autre particularité de Cuba est le rôle joué dans cette vie locale par un État centralisateur qui aménage les territoires.

En effet, il existe à l’échelle du quartier (ou du village) un maillage serré et pratiquement invariable de commerces : boulangeries, épiceries, charcuteries, crémerie, marchés de produits frais…

Même si on fait une partie de ses courses ailleurs, les aliments que l’on reçoit à prix subventionné via le carnet d’approvisionnement sont forcément achetés dans les commerces situés à proximité du lieu d’habitation. Les services de santé et sociaux jalonnent également le quartier : cabinets médicaux, maisons de santé, pharmacies, foyers du troisième âge, cantines pour personnes en difficulté.

Il en est de même pour les terrains de sport, les écoles, les crèches, les banques… Autant de lieux où on se rend à pied, où on fait connaissance, où on se retrouve. Il faudrait aussi évoquer les CDR (Comités de défense de la Révolution) dont la dimension politique s’est émoussée mais qui jouent encore un rôle important dans la cohésion sociale. De la pointe de Maisí au cap de San Antonio, ces repères donnent l’impression d’être chez soi partout.

Pour vous en convaincre, rendez-vous à Cuba : vista hace fe (voir pour croire), dit-on ici.

Tomado de cubamania