José Félix Pérez, le parcours singulier d’un prêtre-ouvrier à Cuba

LA HAVANE, 28 Aout Dans le Cuba profondément anticlérical des années 1970, José Félix Pérez a surmonté réticences et soupçons pour devenir le premier prêtre-ouvrier de l’île. Avec un idéal: « vivre avec ce que (s)es mains produisent ».

Lorsqu’il s’est présenté pour la première fois au ministère du Travail pour réclamer un emploi manuel en 1974, le jeune prêtre imberbe en soutane a laissé le fonctionnaire sans voix.

Dans cette île à l’époque alignée sur l’Union soviétique, l’athéisme était la doctrine officielle. La décennie précédente avait été marquée par une forte répression contre l’Eglise. De nombreux prêtres avaient été emprisonnés ou forcés à fuir le pays. Et dans les années 1970, le clergé se faisait encore très discret.

« Je surprenais les gens, parce que je ne rentrais dans aucune case », commente à l’AFP le père Pérez, aujourd’hui septuagénaire au crâne dégarni. A l’époque, il était curé de Jovellanos, ville ouvrière de 30.000 âmes située à 160 kilomètres à l’est de La Havane.

Dix mois après avoir fait sa demande, le père « Pepe » a la surprise de recevoir l’aval du ministère pour travailler comme assistant-chaudronnier à la fonderie du 2 septembre, non loin de sa paroisse.

Le jeune homme de 27 ans devient du même coup le premier prêtre-ouvrier de Cuba.

Si les cadres du Parti communiste lui ont réservé un poste difficile, il ne s’est jamais découragé. « D’un point de vue physique, c’était presque au-dessus de mes forces, je devais porter des charges de métal très lourdes que j’arrivais à peine à soulever », raconte-t-il.

« Au début, on avait des réserves (sur sa capacité à réussir, ndlr), moi en particulier, mais (…) il était très persévérant, il ne reculait devant rien », témoigne Juan Rodriguez, un révolutionnaire athée de 75 ans qui dirigeait alors la fonderie d’Etat.

Nos supérieurs « nous demandaient seulement comment il allait, comment il progressait. Ils ne nous ont pas donné de consignes particulières », poursuit-il.

Omar Cardenas, collègue et ami du prêtre, confirme qu’au moment de son arrivée, « tout le monde était un peu perplexe ».

Mais dans cette usine de fabrication d’outils agricoles, « José » a rapidement trouvé sa place, prenant soin de ne pas s’étendre sur sa vocation première.

« Lorsqu’on avait terminé, on buvait un coup, et lui aussi », raconte Omar.

– Un ‘petit frère’ à part –

Inspiré par le Français Charles de Foucauld et le mouvement des « petits frères de Jésus », José Félix Pérez a souhaité vivre auprès des plus humbles sans bénéficier du denier du culte.

Son idée était de « faire partie de ceux qui gagnent leur vie à partir de ce que leurs mains produisent », confie-t-il.

Entre 1974 et 1981, il occupe plusieurs postes dans la fonderie, dont celui de tourneur. Mais à la différence d’autres prêtres comme les deux « petits frères » français qui travaillaient à l’époque dans une ferme de l’ouest de Cuba, il n’a jamais abandonné sa paroisse.

Soirs et week-end, il célébrait toujours messes, baptêmes, enterrements et mariages à Jovellanos et dans les environs, s’imposant un programme infernal.

Alicia Nuñez, 69 ans, actuellement secrétaire de l’église de Jovellanos, se rappelle que le « père Pepe » « revenait de la fonderie avec les mains pleines de graisse », ce qui « surprenait bon nombre d’habitants de Jovellanos ».

Face à ce cas particulier, le clergé cubain a d’abord affiché quelques réticences.

Son évêque José Dominguez a finalement accepté de le laisser travailler, mais « ça ne l’enthousiasmait pas énormément ». Et si les autres curés ne le « comprenaient pas bien », ils le soutenaient quand même, se souvient le père Pérez.

– L’exception cubaine –

Aujourd’hui, le père Pérez occupe depuis 22 ans la prestigieuse fonction de secrétaire exécutif de la conférence épiscopale et a notamment été l’organisateur de trois visites papales couronnées de succès.

En parallèle, il poursuit son office en tant que curé de Santa Rita, dans l’ouest de la Havane.

Selon l’ancien chef de l’Eglise cubaine récemment retraité Jaime Ortega, son parcours exceptionnel a été rendu possible par deux facteurs: le succès du mouvement des prêtres-ouvriers et le positionnement relativement conciliant des autorités cubaines après les années 1960.

A l’époque, le phénomène des prêtres-ouvriers est en plein essor et s' »internationalise », explique-t-il.

Et l’attitude du gouvernement envers l’Église « avait beau être très dure, ce n’était pas aussi excessif et tragique que dans d’autres pays » de la sphère soviétique, explique le cardinal, ami et ancien évêque du père Pérez dans la province de Matanzas (nord).

Après avoir quitté la fonderie, le père Pérez a été nommé au rectorat du séminaire de Cuba, mais sans jamais abandonner le labeur ouvrier, initiant de nombreux travaux et constructions communautaires.

Son âge et ses fonctions ne lui permettent plus aujourd’hui de se consacrer au travail manuel, mais il ne se fait jamais prier à l’heure de raconter son expérience ouvrière, remplie de souvenirs de camaraderie.