LA HAVANE, ÉTERNEL INCUBATEUR DE TALENTS

LA HAVANE, ÉTERNEL INCUBATEUR DE TALENTS

Roberto Fonseca, le 23 février à son domicile havanais. Photo Eliana Aponte pour Libération

LA HAVANE, 20 mars. Visite des conservatoires et des clubs de l’île en compagnie du pianiste cubain Roberto Fonseca, dont le neuvième album, «Abuc», rend hommage à cette école hors norme revivifiée par larévolution castriste, qui a permis l’éclosion de nombreux musiciens.

«Si je n’étais pas né à Cuba, je ne serais ni le musicien ni la personne que je suis aujourd’hui.» C’est avec Velas y Flores, titre en référence aux bougies et fleurs qui ornent l’autel de la religion santeria, que Roberto Fonseca choisit de clore son album. De sa voix profonde, il y décline son amour de Cuba, «matrice de musiciens partout respectés et admirés».

La chose n’est pas nouvelle : l’île demeure un modèle pour beaucoup quand il s’agit de parler croches et rythmes, telle une centrifugeuse qui a permis l’éclosion de talents depuis des générations, dont une palanquée de pianistes. Avant même la révolution, plus encore depuis.

A 42 ans, Fonseca s’inscrit dans cette généalogie et, à l’heure de publier son neuvième album en leader en bientôt vingt ans, il choisit de parcourir, sous ses doigts, le grand roman de la musique cubaine. Des grands pairs aux nouvelles tendances, d’hier à désormais, il refait le chemin en sens inverse et c’est pourquoi il a baptisé ce recueil Abuc. Il y commence par Cubano Chant, classique de Ray Bryant, sans doute une manière de dire l’importance malgré tout des connexions entre Cuba et les Etats-Unis, la connexion jazz.

Vieux palais en ruines

«Qui je suis, d’où je viens, comment mes racines s’imbriquent dans ma personnalité… Il nous a fallu deux ans afin de bien raconter cette histoire.» Afro-mambo «mixé comme à l’époque» et boléro, guajira et contradanza, chant lyrique et piano classique, évocation du carnaval qu’il fréquentait avec son père et passages par la santeria, dont il est adepte, le pianiste dresse son inventaire personnel de cette syncrétique fabrique de musiques.

Au fil des chapitres, il convie des complices ad hoc : Trombone Shorty, pour évoquer «le lien historique avec La Nouvelle-Orléans», Eliades Ochoa pour invoquer Santiago, «le sanctuaire de nos racines», mais aussi le tutélaire Rafael Lay de l’Orquesta Aragón, une institution sur place, et Dayme Arocena, la nouvelle petite bombe élevée dans les faubourgs de La Havane.

Il y a même un percussionniste brésilien et un guitariste malien… Abuc, mieux qu’un grand livre d’images, est l’intime carnet de notes d’un Cubain qui porte tout cet héritage, et donc son autoportrait en creux. L’occasion toute trouvée de revenir en arrière, pour marcher dans son fertile sillon, en retournant sur les lieux qui ont permis à cette personnalité d’éclore. Et autant de traces des promesses d’un système qui souhaitait faire de l’art un vecteur d’éveil des masses.

Tout a commencé au Barrio Obrero, à San Miguel de Padrao, populaire cité périphérique de la vieille Havane. Roberto Fonseca y a grandi, dans un deux-pièces, au troisième des quatre étages d’une barre de béton. Au pied, il jouait au baseball comme tous les gamins.

Mais comme peu d’autres, le surdoué est repéré à 8 ans. Il a de qui tenir : son père, technicien TV, fut percussionniste, sa mère chanteuse a abandonné la scène pour l’élever, ses demi-frères aînés seront respectivement pianiste et percussionniste. «J’ai d’ailleurs débuté par la batterie, mais mon père m’a expliqué qu’avec le piano, je pourrai avoir accès à toutes les expressions musicales.» Le gamin tâte ainsi du vieux piano droit à la casa, mais tout s’accélère quand, possédant «les trois qualités exigées : oreille, chant et sens rythmique», il réussit le brevet d’aptitude pour suivre le double cursus. C’est la clé d’accès à une école de rigueur.

Trilogie allemande

Direction Guanabacoa, la ville voisine qui porte encore les stigmates de l’esclavage, pour y avoir été un important centre de tri des Africains débarqués non loin de là, à Regla. En route, on chemine au volant d’une minuscule voiture coréenne, entre rustiques Lada et vieilles américaines, Peugeot et Kia. «A l’époque, mon père m’emmenait à moto.»

Roberto Fonseca va passer les années 80 à faire ce trajet pour se rendre dans un vieux palais, désormais en ruines. Un vieux musicien du coin l’interpelle : «Pourquoi ne l’as-tu pas acheté pour en faire un club ? Aujourd’hui, c’est le club où dansent les rats !» Las.

A deux rues d’ici, se trouve le conservatoire Guillermo Tomás Bouffartigue, un couvent reconverti au début de la révolution. Ils sont nombreux à y être passés : Carlos Maza comme Gonzalo Rubalcaba, pour ne citer que deux virtuoses des noires et ivoires, ou bien Paula Suarez, une référence dans un registre classique.

En 2017, cette école affiche encore les meilleurs résultats pour les tests qui permettent d’accéder à l’Institut supérieur des arts. Le nec plus ultra de Cuba, où Roberto Fonseca a pu affiner son écriture, avant de tout arrêter, à 20 ans. «Je commençais à beaucoup jouer en club ! Je me couchais à pas d’heure…» Impossible de suivre le rythme… scolaire, de 8 heures à 17 heures !

Cuban jazz pianist, Roberto Fonseca, looks to a student while she plays piano at a Conservatory school, Guillermo Tomas, during a short visit to a primary students room in Guanabacoa, Cuba, February 23, 2017. Picture by Eliana Aponte COMMANDE N° 2017-0306Roberto Fonseca et une élève du conservatoire Guillermo Tomàs Bouffartigue, à Guanabacoa. Photo Eliana Aponte pour Libération

A l’entrée du conservatoire, le pianiste croise d’anciens étudiants… Mais lui alors, bon élève ? «Buenisimo», répond-il dans un éclat de rire. Des profs viennent l’embrasser. «Roberto était toujours doué, jamais tranquille ! C’est la caractéristique du talent, non ?» se souvient la directrice adjointe, en poste depuis trente-huit ans.

Pour les quelque 360 apprentis musiciens, âgés de 7 à 18 ans, qui suivent des cours de piano, violon, violoncelle…, le système de détection est toujours le même. C’est l’une des marques de fabrique de l’école cubaine, une éducation artistique respectée dans le monde entier. «L’enseignement est très exigeant : on nous donne la possibilité de combiner la musique classique européenne avec les rythmiques afro-cubaines.

Ce mix est magique ! Cela renvoie aux influences qui composent la personnalité de notre peuple : Afrique, Europe, Amérique, et même Asie ! Noirs, Blancs, ils sont 100% cubains !» insiste celui qui pour avoir eu une grand-mère versée dans la santeria, mesure l’importance de la percussion. «C’est quelque chose de naturel. 

Pour moi, les rythmiques sont fondamentales. Je m’amuse avec.» Gamin, il lui est arrivé plus d’une fois de tenir la batterie dans son premier groupe, qu’il surnomme «les bandits», qui faisait chaque vendredi des reprises en tout genre devant l’auditoire du conservatoire : «J’étais fan d’Iron Maiden, il nous arrivait de jouer les Beatles. Mais j’avais aussi un groupe d’afro-jazz, avec mes compositions.»

Néanmoins, en classe, ce sont les classiques qui vont lui offrir une largeur d’horizon. Il en retient une trilogie allemande : Beethoven, Wagner et surtout Bach, «le plus complet de tous, avec des changements mélodiques incroyables. Dans la musique classique, tu as tout : du rock, du jazz, de la tradition… Ces informations offrent toutes les possibilités. Technique et musicale.» Certes, mais c’est hors de portée de l’institution qu’il va apprendre tout le reste.

A commencer par les classiques cubains : l’immense Ernesto Lecuona, natif de Guanabacoa, le mentor d’Irakere, Chucho Valdès, son idole Lili Martinez, «toute l’intention classique dans la musique traditionnelle». «C’était à la maison qu’on apprenait et jouait ça. Par la radio et surtout la cassette !» C’est ainsi qu’il va se brancher sur le blues, puis le jazz, un temps considéré comme la musique de «l’ennemi».

«Nous avions quelques cassettes et on reproduisait à l’oreille les solos. J’ai pu emmagasiner plein d’infos.» Comme Hancock en version électrique, avec les Headhunters. «Cet album, c’est la révolution. Il parvient à tout embrasser.»

S’il sait combien il doit à sa formation théorique, Roberto Fonseca a aussi su compléter celle-ci en passant très vite aux travaux pratiques. «Accompagner les chanteurs permet d’avoir une qualité d’écoute, de savoir se mettre à la disposition du soliste. Ces leçons m’ont beaucoup servi ! En termes de maîtrise d’ambiance, de relation au public.

Ça te permet de gagner en humilité, d’effacer un peu la virtuosité.» L’autre grande leçon lui viendra des aînés de Buena Vista Social Club, avec lesquels il a eu chance de jouer, en remplacement du vénérable Rubén González. «Toutes ses mémoires, c’était la grande école de musique traditionnelle. Au-delà de la scène, vivre avec eux m’a permis de comprendre comment ils abordaient la musique. Quels sont les vrais enjeux.»

Jazz-clubs historiques

C’est l’écho de tous ceux-là que souhaite porter Roberto Fonseca dans sa musique. Sans revivalism, ni nationalisme. «Je cherche à être un musicien, tout simplement.» Dans cette quête, il se devait sans doute d’en passer par toutes les étapes, dont cette dernière, un recueil aussi rétrospectif qu’introspectif. Désormais, il est temps pour lui d’affiner un discours original.

«La musique est une langue, pas un sport. Il faut savoir parler au public. Il suffit de regarder, écouter Monk pour le savoir : il est le plus grand jazzman, par ses compositions, par son univers, par sa manière de réfléchir le monde.» Désormais, il est de plus en plus les doigts dans les prises de claviers électroniques : Prophet, Moog, Orbit, Roland, Nord : «Des possibilités de sonorités fantastiques !» Il les accumule dans le salon de musique de son appartement perché au huitième étage d’un immeuble à l’architecture post-fonctionnaliste, avec vue panoramique sur La Havane.

Dans un coin, une guitare est posée, des percus du monde entier, et au mur une photo de Mohamed Ali des grandes années. Beaucoup de chapeaux aussi, ces galures qui lui donnent fière allure.

«A Cuba, je suis très casanier. Je profite de ce temps pour travailler la matière son, ma passion.» Celle qu’il assouvit aussi sur scène, à La Zorra y El Cuervo, où il tient résidence chaque jeudi. «C’est mon laboratoire. Je teste mes nouveaux morceaux. On peut jouer plus funky ou plus tranquille, en fonction du public. C’est pourquoi j’appelle mon groupe Caméléon.» Les touristes américains désormais abondent dans l’un des deux jazz-clubs historiques de la capitale.

Comme un symbole des changements en train de s’opérer depuis dix ans. Au cœur du quartier «branché» de Vedado, les nouveaux lieux «privés» – restos, clubs, boîtes à reggaeton… – sont peu à peu apparus après le retrait «annoncé» de Fidel, à partir de 2006. «Les mentalités ont d’un coup changé, et la vie a depuis continué ainsi.» Ce nouveau diapason, autrement mondialisé, sonnera-t-il le glas de ce qui faisait l’identité sonore de l’île ?
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