Ce que les dix ans de pouvoir de Raúl Castro ont changé à Cuba

AFP PHOTO / Yamil LAGE (Photo credit should read YAMIL LAGE/AFP/Getty Images)

LA HAVANE, 24 Feb. Les rues de La Havane ont été considérablement transformées à partir de 2010 quand sont apparus les «cuentapropistas», les travailleurs privés.

Ils ont fleuri rapidement à tous les coins de rue, vendant des CD pirates, des sandwichs ou des boissons, proposant leurs services divers comme réparation de bicyclette ou de parapluie. Ils sont aujourd’hui 500.000 à avoir profité de l’ouverture au privé décidée par Raúl Castro pour améliorer leurs revenus.

Le salaire moyen d’un fonctionnaire, c’est-à-dire 70% de la population, plafonne à 29 dollars par mois. Un ingénieur ou un médecin gagne rarement plus de 30 dollars. En 2015, le pouvoir d’achat des Cubains ne représentait que 30% de ce qu’il était en 1989, avant la chute de l’URSS.

Les restaurants privés se sont multipliés, multipliant les concours de système D pour s’approvisionner en matières premières. Il n’est pas rare de retrouver des ingrédients ou du vin «tombés d’un camion» ou plutôt d’un avion sur ces nouvelles tables cubaines.

La liste des 200 métiers concernés par cette libération est très précise et est actualisée régulièrement. En 2017, le gouvernement a suspendu l’octroi de nouvelles licences pour une trentaine d’activités parmi les plus demandées: gestion d’auberges, restauration privée ou la construction.

Les autorités ont également autorisé la vente et l’achat des maisons et de voitures en 2014. Jusque-là les maisons appartenaient à celui qui y habitait et on ne pouvait faire que des échanges, des «permutas». Celui qui laissait sa maison vide trop longtemps prenait le risque d’en perdre le bénéfice. Depuis 4 ans, 80.000 véhicules et 40.000 logements ont changé de mains selon le gouvernement.

Mais cette ouverture au privé reste limitée à ces petits métiers et l’armée continue à gérer les plus grands groupes économiques notamment dans le secteur très dynamique du tourisme avec le groupe GAESA.

Enfin en 2013, le gouvernement a ouvert, en partie, l’accès à Internet. Plusieurs centaines de zones wifi publiques à travers le pays mais les connexions à domicile restent réservées à quelques privilégiés. La même année, les restrictions draconiennes aux voyages des Cubains à l’étranger ont été levées.

● Le rapprochement avec les États-Unis

Le 17 décembre 2014, Raúl Castro et Barack Obama ont surpris en annonçant simultanément à la télévision l’ouverture de négociations en vue de rapprocher leurs pays. Les relations entre les deux pays étaient rompues depuis 1960. Washington impose depuis un embargo, un blocus disent les Cubains. Il n’a jamais été levé du fait de la pression du puissant électorat cubain de Miami.

Le 20 juin 2015, les deux pays ont renoué leurs relations diplomatiques et en mars 2016 Barack Obama a effectué la première visite d’État à La Havane d’un président états-unien depuis la révolution cubaine de 1958.

Les voyages des Américains à Cuba ont été autorisés et les compagnies de croisières nord-américaines ont pu organiser des séjours incluant Cuba dans leur programme. Les compagnies aériennes ont été autorisées à effectuer des vols vers l’île des Caraïbes.

L’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche a quelque peu freiné ce rapprochement sans revenir sur l’essentiel. Le discours prononcé en juin 2017 à Miami devant un parterre de Cubains farouchement anti Castristes se voulait offensif: «Dès aujourd’hui j’annule l’accord complètement à sens unique de la précédente administration.»

En fait ce n’est qu’à la marge que les choses ont changé en rendant plus strictes les conditions de voyage des Américains à Cuba et en limitant les liens entre les entreprises américaines avec le secteur militaire cubain. En 2017, 500.000 des 4,7 millions de touristes venaient des États-Unis.

Donald Trump n’a pas rétabli le décret «pieds secs pieds mouillés» supprimé par Obama dans les derniers jours de son mandat. C’est Bill Clinton qui en avait décidé le principe en 1995: si un Cubain touche le sol des États-Unis, il a droit à un titre de séjour et donc de s’installer dans le pays. S’il est arraisonné au large des côtes, il est renvoyé à Cuba. Le régime cubain a toujours dénoncé ce décret comme favorisant l’émigration de ses ressortissants vers les États-Unis.

Le contrôle de la population cubaine reste très strict. Au début des années 2000, les prisonniers politiques peuplaient les prisons cubaines, Fidel Castro n’hésitant jamais à emprisonner journalistes et opposants pour parfois plusieurs dizaines d’années.

Arrivé au pouvoir, Raúl Castro a opéré un rapprochement avec l’Église catholique pour négocier la libération des principaux prisonniers politiques. Et si la répression reste forte, elle s’exerce de façon plus discrète. Les autorités privilégient les arrestations d’opposants de courte durée, quitte à les multiplier. C’est tout aussi efficace mais beaucoup moins spectaculaire.

Aux élections, seuls les candidats adoubés par les comités de quartier étroitement contrôlés par le Parti communiste sont acceptés ce qui empêche toute candidature dissidente. L’Église catholique, longtemps lourdement réprimée, a profité de son rapprochement avec le pouvoir pour obtenir plus de liberté et être plus visible dans les rues cubaines.
(Figaro)