9 octobre 1967, mort d’Ernesto Guevara, le plus connu des « che »

 9 octobre 1967, mort d’Ernesto Guevara, le plus connu des "che"

Ernesto Guevara dans les années 1960 avec sa femme et trois de ses enfants. Figure mythique de l’action révolutionnaire armée durant la Guerre froide, le « Che » est tué en Bolivie le 9 octobre 1967. / HO/AFP 

LA HAVANE, 8 Oct. C’est dans la jungle bolivarienne, près du village de La Higuera, que le révolutionnaire et ancien ministre cubain Ernesto Guevara est capturé le 8 octobre 1967 par l’armée bolivarienne, avant d’être exécuté le lendemain.

Né en 1928 en Argentine, Ernesto Guevara de la Serna avait fait la connaissance de Fidel Castro au Mexique en 1955. L’année suivante, il débarquait à Cuba avec le Lider Maximo et 80 autres révolutionnaires. Promu « comandante », il entrait triomphalement dans La Havane au début de l’année 1959.

Après avoir parcouru l’Asie et l’Afrique en 1964 et 1965, le « Che » (voir plus bas l’explication du terme détaillée par la Croix dans son édition du 17 octobre 1967) rentrait à Cuba afin de préparer une expédition pour propager la révolution en Amérique latine à partir de la Bolivie en s’appuyant sur la paysannerie.

Mais à 39 ans, le guérillero entrait dans la légende alors que sa dépouille décharnée au visage christique était exhibée comme un trochée dans la localité voisine de Vallegrande. Dans son édition du 12 octobre 1967, La Croix publiait d’ailleurs le reportage du journaliste de l’AFP Marc Hutten, témoin de cette scène. Ses clichés en couleur de la dépouille du mythique frère d’armes de Fidel Castro feront alors le tour du monde.

Che Guevara aurait été tué en Bolivie

Che Guevara, le compagnon de lutte de Fidel Castro, serait mort en Bolivie, lundi, au cours d’un accrochage opposant son groupe de guérilleros a des éléments de l’armée.

La nouvelle a commencé de circuler lundi matin après que les deux quotidiens de La Paz aient parlé, sur le mode interrogatif, de la disparition du leader révolutionnaire. Lundi soir, les premières confirmations officieuses commençaient à filtrer, répercutées par les différentes agences de presse.

Cependant, les autorités boliviennes n’ont pas encore consenti à proclamer officiellement la mort de Che Guevara. Peut-être veulent-elles que soit faite au préalable une identification sérieuse est indubitable des corps de guérilleros tués dans l’engagement de Higuera. Sans doute est-ce la raison pour laquelle le commandant en chef de l’armée bolivienne, le général Ouando Candia, s’est rendu dans la zone des opérations et que les journalistes ont été invités à les suivre – on doit les transporter par hélicoptère.

Un doute subsiste cependant chez de nombreux observateurs. Certes la radio de La Havane, captée à Miami, a parlé de la mort de Che Guevara. Mais elle ne prenait pas la nouvelle à son compte, se bornant à citer les informations avec leur source bolivienne. En outre, jusqu’à maintenant, personne n’a vu le corps du chef révolutionnaire.

On sait seulement que l’identification provisoire faite par le colonel Senpertegui, ainsi que par le commandant de l’unité militaire dont les hommes ont livré combat aux guérilleros, repose principalement sur le fait qu’un de ces derniers s’appelait Ramon, prénom de guerre de Che Guevara.

Aussi, tout en admettant que le compagnon de Fidel Castro ait pu périr dans l’aventure bolivienne, doit-on accepter avec réserve les informations en provenance de La Paz. Réserve d’autant plus justifiée qu’à plusieurs reprises des responsables Boliviens et non des moindres, ont annoncé la disparition du « Che ».

Dès que la nouvelle de la mort de Guevara a commencé de circuler lundi à La Paz, des chefs militaires se sont laissés aller à prophétiser la fin de la guérilla en Bolivie. Il est à craindre qu’ils ne commettent quelques erreurs sur ce point. Si l’on considère la situation intérieure actuelle du pays, sur le plan militaire, on constate en effet que :

1. Les guérilleros livrent des combats de plus en plus durs aux unités de l’armée. L’engagement de Higuera a duré six heures. Il a opposé 25 hommes à 184 militaires, soit deux compagnies de rangers.

2. L’armée bolivienne, assistée d’instructeurs américains de l’école de contre-guérilla de Panama (les bérets verts), doit consentir des efforts chaque jour plus grands pour tenter de bloquer l’extension du mouvement révolutionnaire.

Il convient également de préciser que si la guérilla de Bolivie a pris de l’ampleur depuis qu’il est fait état de la présence de Guevara dans le pays, le mouvement existait déjà avant son arrivée. Et comme il existe un substrat politique à cette forme de lutte contre le gouvernement Barrientos, on a tout lieu de penser que les combats ne seront pas interrompus par la mort d’un homme. D’autant plus que le climat social actuel de la Bolivie est assez troublé, comme le montrent les violences accompagnant la grève des instituteurs (bombe contre la maison du ministre de l’éducation) ou les mouvements d’étudiants.

Bolivie : les preuves de la mort de « Che » Guevara restent douteuses

 Pour les autorités boliviennes, pas de doute possible. Le guérillero Ramon tué près de Higuera, était en réalité Che Guevara, leader révolutionnaire cubain. L’armée a fait connaître sa conviction par le truchement d’un communiqué officiel. Elle a en outre entendu faire la preuve de ses affirmations en invitant les journalistes à constater de visu, à la morgue de Vallegrande, la réalité de la mort de Guevara.

Ainsi qu’on en jugera par le reportage ci-dessous, les efforts du commandement Boliviens n’ont pas porté tous leurs fruits, car un doute sérieux subsiste chez les observateurs. La démonstration péremptoire de la mort du leader cubain n’a pas en effet encore été faite.

En premier lieu, personne ne peut confirmer que les empreintes digitales du mort Ramon sont bien celles de Guevara. En second lieu, le carnet de route trouvé sur le cadavre a seulement été montré aux journalistes. Or une expertise graphologique est indispensable. Elle l’est d’autant plus que les autorités boliviennes tirent déjà un argument de ce document pour accuser Régis Debray de participation à des combats.

Autres faits qui entretiennent le doute : la minceur du corps du mort, la finesse de ses traits et son apparence de grande jeunesse. Fait assez surprenant si l’on n’oublie pas que Guevara est né il y a une quarantaine d’années. On ne doit pas négliger non plus que le général Barrientos, après avoir annoncé que son gouvernement publierait un communiqué spécial confirmant la mort de Guevara, s’est borné à une déclaration orale à des journalistes. Enfin, le département d’État, très intéressé à cette affaire qu’il suit depuis le début, se refuse à ratifier les informations boliviennes.

La seule preuve incontestable de la mort de Guevara ne pourrait venir que d’un de ses proches. De son père par exemple que le gouvernement de La Paz ne semble pas avoir invité à se rendre auprès du corps de celui qu’ils considèrent comme son fils.

En attendant une démonstration sans ambiguïté de l’identité du corps on ne peut empêcher certains observateurs de penser que les autorités boliviennes ont soit commis une erreur, soit préparé une machination contre Régis Debray – ainsi qu’on l’a vu plus haut, – car ce dernier problème est quand même celui qui tourmente le plus à l’heure actuelle le gouvernement de La Paz.

« Conférence de presse » autour d’un corps

Invité à se rendre à Valle Grande mardi, où on a été amené les corps des guérilleros tués lord du dernier engagement avec l’armée, l’envoyé spécial de l’AFP fait le récit suivant de son voyage :

« J’ai vu hier après-midi le corps criblé de balles et sans vie d’un guérillero surnommé « Ramon », nom de guerre supposé d’Ernesto « Che » Guevara.

 9 octobre 1967, mort d’Ernesto Guevara, le plus connu des "che"

Un journaliste à Vallegrande, en Bolivie, le 30 septembre 2017. Il tient à la main une copie d’une photo du corps d’Ernesto « Che » Guevara prise le 10 octobre 1967 par le journaliste de l’AFP, Marc Hutten. / Aizar Raldes/AFP

Nous étions une trentaine de journalistes, parmi lesquels trois correspondants de presse étrangers seulement, à nous rendre à Valle Grande, une bourgade somnolente sous la canicule du sud est bolivien, pour y constater la mort du plus prestigieux des guérilleros.

Descendu des hauteurs brumeuses de l’aérodrome militaire de La Paz (4 100 mètres) notre « Dakota » s’est posé à Valle Grande à l’heure de la sieste. À l’autre extrémité du bourg aux rues désertes (…) se dresse, à flanc de coteau, une morgue improvisée dans une ancienne étable. De pimpants officiers et quelques soldats en armes nous y accueillent.

Le cadavre d’un homme barbu, les cheveux longs, vêtu seulement d’un pantalon vert olive, gît sur un brancard posé sur un évier-table en ciment. Une odeur de formol flotte au-dessus du corps criblé de balles et exsangue, au pied duquel deux autres cadavres ont été jetés à même le sol. Les officiers chargés de lever chacune de nos objections éventuelles concernant l’identité de « Ramon » s’évertuent à signaler la ressemblance, trait par trait, du cadavre avec le guérillero. Le doute n’est plus possible, nous disent-ils : les empreintes digitales du cadavre correspondent à celles de Guevara.

« Ramon » a été mortellement blessé dans la bataille de dimanche dernier, à quelques km de La Higuera, près de Valle Grande. Il a succombé à ses blessures aux premières heures de lundi. « Il n’a pas été acheve », a précisé le colonel Arnaldo Saucedo, commandant le deuxième bataillon de « Rangers » en opération dans ce secteur.

« Je suis Che Guevara, j’ai échoué », aurait-il murmuré à l’adresse des soldats qui le faisaient prisonnier. C’est du moins ce qu’affirme le général Alfredo Ovando, commandant en chef des Forces armées boliviennes. Interrogé à ce sujet peu avant, au cours d’une conférence de presse, le colonel Saucedo nous avait pourtant déclaré que « Ramon » n’avait repris connaissance à aucun moment.

Les journalistes qui piétinent aux abords de la morgue, parmi les photographes et les cameramen, font montre d’une stupéfaction mêlée d’incrédulité. L’erreur d’identité paraît cependant impossible.

Un confrère bolivien me dit : « Valle Grande vient de s’inscrire dans l’histoire révolutionnaire de l’Amérique du Sud «…

Le colonel Saucedo, qui prononce une conférence de presse après la présentation des cadavres, affirme qu’il ne reste plus que neuf guérilleros dans tout le sud est bolivien et qu’il n’existe guère d’autres foyers insurrectionnels. Athlétique, le visage barré d’une moustache noire, il parle debout sous l’image pieuse qui orne l’un des murs de la salle d’hôtel où nous sommes réunis.

Un militaire américain assiste à cette conférence. Il ne porte aucun insigne mais sa carrure, son teint rubicond et son battle-dress trahissent sa nationalité. Je l’aborde pour l’interroger en anglais. Il se tourne vers un soldat bolivien pour lui demander, en espagnol, ce qu’on lui veut. À mon adresse, il ajoute : « no comprendo… » et quitte les lieux. Interrogé à son tour, le colonel Saucedo me dit : « Oui, c’est un militaire américain, un instructeur du centre de Santa Cruz. Il est venu ici en observateur. Aucun + béret vert + américain ne participe aux opérations militaires en Bolivie ».

Une liste de 33 guérilleros, parmi lesquels plus d’une dizaine de Cubains, tués depuis le début des hostilités, le 23 mars dernier, est publiée à Valle Grande.

Le général Ovando ramène la guérilla bolivienne à des proportions aussi réduites qu’inattendues en affirmant que ses effectifs n’ont jamais dépassé la soixantaine d’hommes.

« L’aventure de la guérilla a pris fin, dit-il, comme toute aventure insensée doit prendre fin. Son échec est dû à l’absence de tout appui populaire et à l’aridité du terrain choisi ». Il ajoute : « Nous enterrerons Guevara ici même, à Valle Grande ».

Le guérillero « Ramon » aura trouvé la mort au fond d’un vallon étroit, à l’issue d’une bataille acharnée, au corps à corps ou presque : les neuf balles qui l’ont atteint ont été tirées d’une distance de 50 mètres.

Il a laissé un journal, dont l’écriture, qui remplit un agenda allemand du 7 novembre 66 au 7 octobre 67 – onze mois exactement – ne permet aucun doute, dit-on, sur l’identité de son auteur. On y trouve une phrase « accablante » pour Régis Debray : « Il a été chargé d’une mission pour le compte de la guérilla… ».

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Fidel Castro affirmatif : le mort de Vallegrande est bien « Che » Guevara

Les derniers développements de l’affaire Guevara plongent l’observateur dans la plus grande des perplexités. Et celui-ci, devant le faisceau des données contradictoires recueillies depuis huit jours, commence à douter que l’on connaisse jamais la vérité sur la disparition du leader révolutionnaire argento-cubain.

Pour les Boliviens, les Américains et le gouvernement argentin, le mort de Vallegrande est bien Che Guevara. On sent les nuances dans leurs convictions, mais pour l’essentiel il y a accord.

Leur thèse vient d’ailleurs de recevoir un contreseing de poids, Fidel Castro ayant annoncé dimanche qu’il croyait fondées les informations en provenance de Bolivie faisant état de la mort de Che Guevara. « Nous sommes arrivés à la conviction absolue que l’annonce de la mort de Guevara et malheureusement vraie », a déclaré le leader cubain.

On notera cependant que le chef du gouvernement de La Havane n’a pas fondé sa conviction sur des indications venues directement par lui des maquis boliviens, mais sur l’analyse des nouvelles transmises de La Paz. Ce qui ne manque pas d’étonner, car les observateurs importants de la presse présents en Bolivie, où ils ont suivi de près les péripéties de l’affaire Guevara, continuent aujourd’hui de douter de certaines affirmations importantes du gouvernement Barrientos et des militaires boliviens. Il est à remarquer que M. Fidel Castro n’a même pas mis en doute les conditions fort contestables dans lesquelles a été faite l’identification du mort de Vallegrande.

Ainsi, le leader cubain se trouve directement opposé par ses conclusions au propre frère de Guevara. Le jeune avocat argentin passant dimanche à Tucuman, en Argentine, a dit sa conviction que l’homme tué et incinéré à Vallegrande n’était pas son frère. Il a tiré arguments pour étayer sa thèse des obstacles mis à son désir de voir le corps supposé de Che Guevara (on lui a même refusé – détails macabres – l’examen des doigts prélevés sur la dépouille du disparu). Mais aussi de l’examen des documents photographiques pris par l’identité judiciaire bolivienne.

L’énigme de la disparition de Guevara se trouve aujourd’hui singulièrement renforcée. Il semble qu’on ne puisse en chercher la solution dans la seule Bolivie. Et c’est l’attitude du gouvernement cubain qui est responsable de ce changement d’optique. La précipitation de celui-ci à enregistrer comme preuve, ce qui n’est encore pas beaucoup que des probabilités, va sans aucun doute relancer les hypothèses formulées dans un passé récent sur la disparition du Che Guevara et qui mettaient en cause M. Fidèle Castro et son équipe.

Guevara, le plus connu des « ches »

On l’appelait, on l’appellera longtemps encore « Che » Guevara. Pourquoi « Che », entre guillemets ? Un diminutif, un sobriquet, un terme affectueux venu du castillan ? À vrai dire, en Europe, on savait si peu ce que signifiait ce « Che », que certains n’hésitaient plus à en faire le second prénom d’Ernesto Guevara, ou même le premier.

Une lecture attentive de la littérature espagnole et latino-américaine aurait dû pourtant apprendre à ceux-là que « che » était toujours précédé de l’article « el » ; il ne pouvait s’agir que d’un nom ; dans le langage courant, « el che Guevara » pouvait se rapprocher de « el tio Guevara », ce type qu’on a appelé Guevara, ou « le gars Guevara ».

En fait « che » est la transcription en phonétique castillan d’un mot des anciens Indiens d’Argentine qui veut dire : les gens, la tribu, le peuple. Les colons espagnols adoptèrent ce mot pour se désigner et, en Amérique latine, depuis longtemp.

https://www.la-croix.com/Debats/Ce-jour-la/9-octobre-1967-mort-dErnesto-Guevara-connu-che-2017-10-08-1200882588